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Comment évaluer l’efficacité des actions réalisées ?

Article modifié le 16/09/2016

Deux notions fondamentales viennent définir le suivi de la continuité écologique des cours d’eau: la conformité hydraulique et l’efficacité biologique. La première vise à déterminer l’attractivité, l’accessibilité, la franchissabilité du dispositif et le respect des plans pour assurer une vitesse de progression suffisante de l’espèce migratrice. La seconde relève de l’observation de l’évolution de la population piscicole, ainsi que des charges sédimentaires et tout autre paramètre environnemental. « La notion d’efficacité biologique est centrale car elle seule permet d’évaluer l’atteinte des objectifs écologiques. C’est en grande partie sur cette notion que doit se fonder l’évaluation de la politique publique engagée en France au titre de la continuité écologique » comme le rappelle Yann ABDALLAH de l’association Migrateurs Rhône Méditerranée lors d’une journée d’échanges sur la continuité écologique des cours d’eau organisée par la Maison Régionale de l’Eau ayant eu lieu le 19 avril 2016. Les gains socio-économiques peuvent également être considérés comme partie intégrante du suivi, toutefois les indicateurs les concernant sont à lire à l’aune des objectifs poursuivis (l’augmentation de la fréquentation d’un site par exemple peut être un baromètre du succès du projet d’un point vue touristique).


 


Il faut toujours garder en tête que « ce n’est pas parce qu’on ne voit rien qu’il n’y pas de résultats », même si ce constat reste difficile à faire accepter au regard de l’argent public dépensé. C’est pourquoi la valorisation du projet est également une étape importante dans le suivi afin de mieux le légitimer. Cela peut se traduire par des opérations de communication et d’information du public, avec la mise en place de panneaux ou encore avec l’organisation de pêches électriques avec les associations de pêches et la publication d’un article dans la pêche locale.  Le suivi peut s’effectuer au niveau de l’ouvrage (efficacité des dispositifs de franchissement) et au niveau de l’axe de migration (évaluation des gains de fonctionnalité pour les espèces cibles). Concernant l’ouvrage, on procède à des vérifications sur : l’état général et l’entretien du dispositif, la chute aval et l’attractivité du dispositif, la conformité du génie civil et les conditions d’écoulement, la pertinence du dispositif retenu en fonction des espèces cibles. Pour vérifier la franchissabilité de l’ouvrage par les espèces cibles, il existe plusieurs méthodes : le piégeage sur une courte durée en période de migration, le suivi par marquage, le comptage à partir d’un système vidéo etc. Il n’y a donc pas de solution idéale qui existe, seulement des adaptations à éprouver localement.

 

  Pour aller plus loin

 

Les gains associés

Pour la fonctionnalité de l’ouvrage, plusieurs niveaux d’évaluation à adapter aux enjeux (du moins au plus complexe et « coûteux ») sont possibles :

  • Vérification de la conformité du génie civil et de la compatibilité des conditions d’écoulement avec les capacités de nage des espèces cibles
  • Vérification de la non sélectivité du dispositif vis-à-vis des espèces cibles (attractivité et fonctionnement interne): piégeage en sortie de passe, marquage/recapture, radiopistage…
  • Evaluation des flux migratoires : suivi en continu (ex: station de comptage)

Concernant l’évaluation des gains associés à la restauration de la continuité biologique, ces derniers pour les espèces piscicoles sont d’autant plus faciles à mettre en évidence que le déterminisme lié à la migration est fort et que l’ouvrage est infranchissable. Selon les cas, il y a une nécessité de mettre en place des suivis adaptés (évolution du taux d’occupation des frayères en amont, échantillonnages piscicoles, suivi génétique…). Un coût aujourd’hui pour rétablir le bon état à travers la restauration est un coût évité pour demain. Il s’agit de considérer l’ensemble des coûts environnementaux traité par l’opération de restauration. Par exemple, contrôle des crues par reméandrage est un coût évité en termes des coûts liés aux inondations. La restauration d’une zone humide peut avoir comme conséquence d’augmenter la capacité du milieu à épurer certains polluants. Le bénéfice sera mesuré par le coût évité en matière de traitement de l’eau. D’autres bénéfices liés aux activités culturelles et de loisirs, ou liés à l’attrait de préserver les milieux aquatiques pour leur valeur d’existence, de lèg aux générations futures, peuvent être évalués au moyen d’enquêtes traités dans des méthodes d’évaluation issues de l’économie environnementale.

 

Les techniques d’évaluation

Les gains ne sont pas toujours évident à mettre en évidence et nécessitent, de délimiter clairement la zone de suivi (échelle spatiale et échelle biologique) et de disposer d’états initiaux « solides » (il s’agit principalement de comparer la situation post-travaux en fonction d’un état originel connu ou de conditions similaires, la méthode Before-After Control-Impact permet de mesurer cette variabilité notamment). Il est conseillé de privilégier une approche pluriannuelle pour lisser l’influence du décloisonnement, des variations naturelles des populations et des extrêmes hydroclimatiques connus. Pour cela deux types de technique d’évaluation se distinguent. Tout d’abord les techniques d’évaluation directe :

  • le piégeage (simple à mettre en œuvre et peu onéreux mais perturbe l’hydraulique du dispositif)
  • la vidéosurveillance (par chambre de visualisation ou par caissons pour le comptage des poissons franchissant l’obstacle)
  • le radiopistage (utilisation de systèmes radio ou acoustique pour suivre à distance les déplacements d’un individu ou d’un groupe d’individu, méthode onéreuse mais adaptée à l’ensemble des migrateurs)
  • la « capture-marquage-recapture » (capture d’individus à l’aval de l’obstacle, marquage des poissons capturés puis relâche dans de bonnes conditions, recapture en amont de l’ouvrage)

Puis les techniques d’évaluation indirecte :

  • le suivi biologique (permet d’estimer des indicateurs de présence/abondance et de réaliser des comparatifs interannuels)
  • le suivi génétique (approche encore peu utilisée pour travailler sur la restauration des continuités écologiques mais de vraies perspectives avec les avancées de la recherche)
  • les observations/déclarations (par pêcheries professionnelles, récréatives à l’engin et récréatives à la ligne)

 

Le suivi d’efficacité

L’exemple du suivi de l’efficacité de la passe à aprons de Quingey, sur la rivière de la Loue su la période 2010-2011 permet de comprendre et d’illustrer la mise en place d’un dispositif de piégeage. « Le piège, permettant le suivi de l’utilisation de la passe, a été implanté dans la partie centrale de la passe non équipée de plots. Une implantation en amont du dispositif de franchissement n’a pas été possible du fait du manque de place et de la fréquentation du site (voie d’accès au centre de canoë-kayak et au camping). Deux murets parallèles aux murs du Canal de la Truite ont été construits, permettant de maintenir une cage de piégeage. La cage possède un volume total d’environ 2 m³ et un vide de maille de 1 cm². Les montants latéraux de la nasse sont conçus de manière à venir glisser dans des rainures verticales aménagées dans les murets permettant ainsi d’éviter l’entraînement de la cage par le courant. Le pied de la cage vient en appui, jointif, sur une barrette métallique de fond. Les pertuis situés de part et d’autre du piège sont obturés par des grilles (contre-nasses ou nasses inversées) de même maille que la cage. Le lien avec le fond garni de petits enrochements est assuré par une barrette métallique dépassant légèrement des enrochements : les grilles et la cage s’appuient donc directement sur cette barrette en béton évitant ainsi le passage des petites espèces, et notamment de l’apron, sous les grilles. La manipulation de la cage est assurée par un dispositif de type palan sur portique (palan sur chariot roulant) Les opérateurs assurent la manœuvre du dispositif depuis une plateforme (située coté rive gauche de la passe). Des caillebottis métalliques implantés sur les murets du piège facilitent l’évolution des personnels et la manipulation des nasses. » Pour être précis, ce n’est pas l’efficacité du dispositif qui est testée mais sa fonctionnalité. L’efficacité est en effet la somme de l’attractivité (nombre de poissons qui trouvent l’entrée du dispositif et y pénètrent par rapport au nombre de poissons qui sont en montaison) et de la franchissabilité (nombre de poissons qui franchissent le dispositif par rapport au nombre de poissons qui ont pénétré à l’intérieur). »

 

 

 

   Zoom sur...la valeur patrimoniale

 


La rivière est un lieu où se croise de multiples enjeux. Il n’est alors jamais évident pour l’action publique d’œuvrer et manœuvrer dans ce contexte. Les solutions de conciliation sont donc privilégiées, pour respecter les usages et les objectifs fixés. C’est le cas des méthodes d’abaissement pour ne pas détruire des lignes d’eau ou des seuils liés à des moulins ou autre patrimoine construit. Les protocoles de gestion peuvent également rentrer dans ce cadre, rétablir les continuités écologiques ne rime pas obligatoirement avec génie civil.

 

En 1980, l’économiste Marc Guillaume nous disait déjà que « tout devient patrimoine : l’architecture, les villes, le paysage, les bâtiments industriels, les équilibres écologiques, le code génétique. Le thème suscite un consensus assez large, car il flatte à bon compte diverses attitudes nationalistes ou régionalistes. Jouant sur une certaine sensibilité écologique, il apparaît en tout cas comme un contrepoint raisonnable aux menaces et aux incertitudes du futur ». Si la vision subjective du patrimoine semble prédominer, il devient nécessaire de pouvoir légitimer son action et de renforcer la notion de « patrimoine naturel » pour contribuer à la restauration des continuités écologiques