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Comment sensibiliser et convaincre les acteurs locaux ?

Article modifié le 25/08/2016

Les restaurations des continuités écologiques ont des objectifs multiples : environnementaux (préservation de la biodiversité) et sociaux (protection durable contre les inondables, amélioration du cadre de vie par la valorisation du patrimoine naturel) et économiques (services écosystémiques, tourisme). Toutefois ces objectifs restent sujets à débat et sont relatifs aux acteurs concernés et à leur vision du développement durable et de l’action environnementale. De ce fait pour mobiliser un territoire à une problématique il s’agit d’identifier les acteurs locaux et les leviers, notamment discursifs, pour les « convaincre ». Si plusieurs catégories d’acteurs peuvent se dégager au regard de leur fonction et de leur implication dans le projet, des élus, à la population en passant par les secteurs économiques, les arguments demeurent tangiblement les mêmes. Trois cercles de publics se dégagent, le premier concerne les parties prenantes du projet (propriétaires riverains, maître d’ouvrage…), le deuxième les habitants et organismes proches (fédérations de pêches, associations d’agriculteurs…) tandis que le troisième regroupe plutôt les interlocuteurs externes au projet et au territoire mais pouvant le valoriser (universitaires, media…). La différence se fait alors dans la façon d’amener le message, en calibrant notamment la priorisation à l’interlocuteur.


 


Une étude réalisée par les chargés d’intervention de l’agence Loire-Bretagne, en 2011 dans le cade de la rédaction d’un guide méthodologique Restauration des cours d’eau : communiquer pour se concerter, précise que « la communication sur les projets de restauration fait appel au registre du sensible, des représentations, autant qu’à celui de l’argumentation et de la démonstration technique ». L’un allant de pair avec l’autre. Il est inutile de mettre en avant les obligations issues de la DCE tant qu’aucune représentation commune du cours d’eau et des espèces l’habitant n’aura été créée et appropriée par les populations riveraines. Le tandem, technicien et élu se révèle être le moteur principal pour marier ces deux registres et initier une synergie autour du projet. Une adaptation au contexte local est également nécessaire. La question des inondations est par exemple très « sensible » dans certaines communes et la protection face à cet aléa un enjeu majeur qu’il faudra peut-être mettre en exergue plus que la préservation de la biodiversité.

 

  Pour aller plus loin

 

 

Les acteurs locaux de l’eau

D’un point de vue légal, les acteurs de l’eau au niveau local s’articule de la manière suivante, d’après un rappel de l’Agence de l’eau Artois-Picardie : « La commune est responsable de la planification de l’occupation du sol et de son territoire. De fait, elle est donc le premier échelon territorial concerné par les questions de gestion locale de l’eau. Elle doit assurer la distribution de l’eau potable et elle doit prendre en charge l’assainissement collectif et le contrôle des systèmes d’assainissement autonomes. Le Maire, au titre de ses pouvoirs de police, doit assurer la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. Il doit par exemple, prendre toutes les mesures d’urgence qui s’imposent lors d’une inondation, d’une pollution accidentelle, d’une rupture de digue.... Dans ce cadre, il peut être amené à intervenir concrètement et ponctuellement sur un cours d’eau. La Commission Locale de l’Eau (CLE), - constituée de représentants de l’Etat, de collectivités territoriales et d’usagers - élabore le schéma d’aménagement et de gestion de l’eau (SAGE). Pour cela, elle effectue un diagnostic du sous-bassin versant et définit de manière concertée un certain nombre de dispositions visant à une gestion équilibrée de la ressource sur son territoire. Les acteurs privés sont représentés dans les différentes instances de concertation car ils sont associés à la planification de la politique de l’eau. Les porteurs de projets, les maîtres d’ouvrage, les financeurs contribuent également à la mise en œuvre de cette politique en permettant la réalisation d’opérations ou d’interventions dans le domaine de l’eau ». Ce sont donc les principaux leviers à mobiliser, auxquels se rajoutent les délégations des services de l’État (Direction Départemental des Territoires et Direction Régional de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement) et les financeurs, Agence de l’eau et Région pour la grande majorité. Les élus, à qui il revient de valider politiquement le projet, apparaissent comme la cible à convaincre, bien que les arguments rationnels soient les mêmes, l’aspect financier est à accentuer (un arasement à 60 000 d’euros peut être « vendeur » auprès d’un élu, qu’un aménagement d’une passe à poisson à 1 million d’euros sans compter l’entretien).

 

La gestion territorialisée

Les territoires de l’eau ne sont pas soumis aux frontières administratives et de fait l’identification de chaque acteur, face à une ressource à la fois omniprésente et imperceptible, devient complexe. La représentation et la conceptualisation de la ressource et des milieux aquatiques n’est pas à négliger pour faciliter l’acceptation d’un projet de restauration des continuités écologiques. En région Provence-Alpes-Côte d’Azur, l’aspect culturel des lieux de baignades crées par les retenus d’eau est révélateur de ce constat. C’est le cas de l’emblématique barrage de Serre-Ponçon, mais aussi d’un bon nombre de petits seuils en rivière appartenant depuis plusieurs générations à une famille. Le cadre de vie est un point de convergence prioritaire de plusieurs acteurs. Offrir des lieux de balade, de repos ou mettant en lumière des paysages particuliers doit être une des missions visées. La notion étant toutefois très relative, il est important d’assurer son discours et d ‘assumer la direction prise. L’arasement d’un seuil, détruisant un plan d’eau sur lequel se trouvaient des canards, centre d’occupation de passant venant les nourrir n’est pas une perte mais doit devenir un atout pour développer des sentiers le long du cours d’eau, faire découvrir la diversité de la ripisylve et offrir un lei d’observation (et de pêche) des grands migrateurs. Cet exemple fictif et exagéré sert à montrer la nécessité d’optimiser son projet, la restauration des continuités écologiques est un choix politique qu’il convient de justifier. On parlera de coulée verte, d’architecture paysagère…Le maître d’ouvrage doit se rendre visible, et ses actions par la même occasion, être identifié et identifiable, avant, pendant et après les travaux. Il faut « personnifier » la rivière et lui donner un rôle positif dans le territoire (le reméandrage d’un cours d’eau ou la réouverture d’un bras sont de bons prétextes à cet égard). Au-delà de l’amélioration du cadre de vie pour les locaux, en matière économique cela développe également l’attrait touristique et l’aménité du paysage, la rivière nouvellement restaurée peut devenir une vitrine.

 

Les éléments de discours

La restauration des continuités écologiques de cours d’eau vise à retrouver un fonctionnement « naturel » des milieux et à rendre son autonomie à la rivière. S’il a déjà été évoqué les bénéfices concernant la biodiversité, ainsi que la nécessité d’assurer un bon transit sédimentaire amont-aval, les arguments ont encore du mal à percoler dans la société. La restauration des continuités écologiques exprimée de la sorte tarde à se faire comprendre des populations n’y voyant qu’un gaspillage d’argent public pour « faire remontre quelques poissons ». Il s‘agit donc bien de montrer que la restauration s’inscrit dans un projet de gestion de l’eau et des milieux aquatiques global et concerté, allant de la protection contre les inondations à la réduction des pollutions et l’amélioration de l’état écologique de la ressource. Dans le contexte relativement flou de la GEMAPI, insister sur ce message de gestion intégrée devient primordial. Pour appuyer la justification d’agir en faveur de la préservation des espèces piscicoles et attenantes aux cours d’eau (sans oublier les mammifères vivant en bordure tout comme les espèces végétales de la ripisylve qui également sont concernés), le cas de l’anguille européenne est assez équivoque. En effet, faire apprendre que l’anguille est actuellement plus menacée que l’ours blanc ou le panda (voir la liste de l’UICN, classant l’anguille européenne en « danger critique »), pourtant bien plus médiatisés, est un moyen efficace de convaincre de l’urgence de la situation dans certains bassins versants. Le changement de paradigme dans la gestion des cours d’eau, d’une utilisation maîtrisée et prévisible hier à une volonté d’atteindre un fonctionnement naturel aujourd’hui, est à faire apprécier à l’ensemble de la population pour mieux faire accepter les actions menées. Les éléments de langage sont à surveiller pour parvenir à favoriser cette acceptation, en employant notamment des termes « positifs », factuels, pédagogiques, sensoriels et de proximité. Par exemple, évitez de parler de « suppression de seuil » et préférez plutôt dire que « le barbeau méridional est revenu dans cette rivière ».

 

 

   Zoom sur...les élus de l’eau


L’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse a publié en 2013 une étude réalisée par l’IRSTEA sur « le profil et les attentes des élus de l’eau ». A l’heure où la loi de décentralisation confie la compétence de gestion des milieux aquatiques et des inondations au bloc communal, les résultats de l’enquête montrent le lien étroit qu’entretiennent les élus de l’eau avec l’aménagement du territoire et l’urbanisme. 26% y consacrent la plus grande partie de leur temps d’élu, devant la gestion de la collectivité (22%), suivi de près par l’eau (21%). Ils sont 79% à dire que l’aménagement du territoire et l’urbanisme prennent en compte la gestion de l’eau et la moitié estime que l’eau et l’urbanisme ne doivent pas être gérés par une même structure, essentiellement en raison de bonnes échelles de gestion divergentes et par crainte de voir l’eau dominée par l’aménagement.


Les élus de l’eau plébiscitent les bonnes relations avec les conseils départementaux (71% des répondants) et l’agence de l’eau (65%), et souhaitent recevoir de leur part un appui technique, dont l’Etat se retire progressivement depuis 2012 (rationalisation de la dépense publique). 87% des élus de l’eau estiment que l’Etat doit réinvestir ce rôle.